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Le Lycée des jeunes filles de Bamako,toute une histoire #1

L’idée des billets croisés sur les conditions de la femme de l’Afrique à la Guadeloupe vient de la grande bloggeuse camerounaise Danielle Ibohn. Elle n’a pas hésité à me proposer le travail bien qu’elle sache que je ne l’affectionne pas particulièrement. Je trouvais que les styles disparaissaient sous la plume du coordinateur. Mais il faut dire que le dernier billet commun des mondoblogueurs sur les embouteillages en Afrique a apporté un grand démenti à mes propos.

Cette fois-ci ce sont mes consœurs Mylène Colmar et Limoune, mon reflet ,que des mondoblogueuses que j’apprécie (mais les autres ne pensez pas que je ne vous aime pas hein nous sommes ensemble dans l’empowerment Feminism, des femmes battantes et entrepreneuses) !

Je vous réserve ainsi une série de billets qui vont du portrait au reportage en passant par les anecdotes qui donneront certainement du piment aux choses.

Mon premier article porte sur le lycée des jeunes filles de Bamako qui a été dernièrement baptisé lycée Ba Aminata Diallo. Il a failli en devenir mixte.

J’ai découvert ce lycée pendant les examens de passage de mon institut L’Hégire. J’y étais affectée au secrétariat au dépend de la surveillance. Mais depuis que les chefs sont au courant de mes aptitudes en informatique plus questions de surveiller pour moi. Bon…c’est un peu plus reposant si l’on ne considère pas la concentration et le sérieux dont il faut faire montre au secrétariat. Une feuille de composition disparait? Il faudra la retrouver; il faut qu’elles soient toutes signées par les deux surveillantes et l’élève.

J’ai mis à profit les temps morts où les élèves composent pour avoir des conversations avec la vice-présidente qui justement est sortante du lycée et la surveillante du moment.

C’est une grande dame, ancienne sportive, d’une grande gentillesse et à un franc parler inégalable.  J’ai eu plusieurs entretiens avec elle et elle n’a pas hésité à me donner conseil et à m’encourager dans le blogging. J’ai pu parler de la vie passé du Lycée avec elle, mais aussi le proviseur (j’allais écrire directrice tellement le terme est fréquent dans la vie de cet établissement typiquement féminin et aussi Rokia Doumbia qui y est professeur d’économie familial.

 

Le Lycée des jeunes filles  de Bamako

Crédit photo: faty
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  1. Présentation

Lorsque vous dépassez le grand portail en grille de l’entrée, un jardin ceint de grands arbres vous accueille. Une grande bâtisse vous fera face. Elle était surnommée « la grande mosquée », ce n’est pas le premier des surnoms dans ce lycée des plus atypique. Vous le verrez bien en continuant votre lecture. C’est un bâtiment à deux étages datant de la période précoloniale. On ne priait pas le vendredi  dans cette « grande mosquée » car elle servait de salles de classe, de direction, de salle des professeurs, du labo de biologie et de bibliothèque. Je vous signale que c’est le laboratoire de biologie qui nous a accueillis pendant une semaine  pour nos examens de fin d’année.  La cour est grande  et entretenue, avec des rangées de grands divers, sous les lesquels sont déposées des chaises en béton.

A l’est se trouve les logements de la directrice et de la surveillante, un bloc construit après l’indépendance sert à l’administration. A son opposé, une autre bâtisse servant de salle informatique et de logement pour le censeur.

Credit photo: Faty
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A l’ouest, se trouve un autre bloc  qui était surnommé « petit Paris ». Il comprend des salles de classe, le laboratoire de physique-chimie et la salle PELF (pôle d’d’excellence pour la langue française) réalisé par le projet français de renforcement.

Au nord, c’est « grand Bassam », un grand bloc qui jadis servi de dortoir. Il y a un grand mur appelé d’antan le couloir de la mort, car les lycéennes faisaient le mur après leur sorties clandestines.

« Beaucoup s’y sont blessées car c’est un mur long pour des filles. Nous l’empruntions pour sortir après la condamnation des portes par les surveillantes après 22h. » Me confia la surveillante elle-même sortante du LBAD.

  1. Historique

 

credit photo: Faty
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Cet établissement a un lien profond avec la colonisation que je ne peux m’empêcher de surligner (je ne dis pas souligner car je trouve le mot bien faible et un peu faible pour évoquer une … (comment l’appeler ?), un fait qui a éviscéré l’Afrique pour l’en attacher à la France pour le Pire et le meilleur ?

Comme nous sommes en histoire, remontons dans le temps. De 1856 à 1920, les colons ne cherchaient à former les « indigènes » pour qu’ils leur servent d’auxiliaires dans l’administration afin de les aider à assoir leur commandement. Nous connaissions certainement tous le but de l’envahissement français en ce temps : mettre sur pieds les voies et moyens pour acheminer les richesses de la colonie (le Mali) vers la France. Mais aussi divulguer la langue et la civilisation française. Tâches dûment remplies je crois ! L’OIF (organisation internationale de la francophonie) nous le démontre.

 

credit photo: Faty
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A  cette époque, l’école primaire délivrait un certificat d’études primaires élémentaires CEPE. Beaucoup y arrêtaient. Les quelques-uns qui continuaient leurs études allaient à l’Ecole Primaire Supérieure (7ème à 9ème année). Et très très peu aboutissaient dans les écoles fédérales au Sénégal telles que l’Ecole Normal William Ponty à Gorée ou Sébikotane, l’Ecole de Médecine de Dakar ou l’Ecole Normale d’Instructrice à Rufisque, toujours au Sénégal. Je ne crois pas que ce soit le fait du hasard hein ! D’ailleurs le hasard est facilement réfutable, même si les coïncidences existent. Hum…

S’il faut considérer l’emprise de la tradition et le refus total du colon et de sa civilisation, le taux de scolarisation était très bas à cette période. Celui des filles était plus bas que terre : 1% des filles inscrites arrivaient en CE2 (4ème année fondamental), quelques rares combattantes (je crois qu’elles méritent largement ce titre) arrivaient au CM1 et au CM2 (5ème et 6ème année) se font engager comme monitrices d’enseignement ou infirmières quand elles obtenaient le CEPE. Celles qui continuaient les études  allaient au foyer des métisses (nom évocateur non ?) pour y préparer le concours d’entrée aux Ecoles fédérales d’institutrices de Rufisque ou des Sages-Femmes de Dakar pour 4 ans. Les passantes du concours étaient rares.

Pour se faire une idée sur ce faible taux de scolarité des filles, sachez que l’effectif total des soudanaise (ancien Mali) dans à L’ENA de Dakar, de 1938 à 1956 a été seulement de 45 élèves en 17 ans.

Ce constat a poussé le colon à réviser son système dans son empire colonial. Des cours normaux de filles, puis des collèges modernes des filles sont créés partout en Afrique Occidental française (AOF).  Celui du soudan français actuel Mali fut implanté à Markala (une ville située dans la région de Ségou où la France a construit un grand barrage hydraulique en usant de travaux forcés).

Les filles entraient en 1ère année âgées de 14 à 17 ans.

Le collège Moderne des filles de Bamako vient consolider un nouveau système qui se veut complet et permet aux filles d’aller à l’université après l’obtention du Baccalauréat.

En somme ; le LBAD, Collège Moderne des jeunes Filles de Bamako de son premier nom a été inauguré le 04 février 1951par des colons fiers de leur œuvre civilisatrice en la personne du président de l’Assemblée de l’Union française M. Fourcade, accompagné de M. Béchard, haut-commissaire de la République AOF résidant à Dakar, M. Louveau, gouverneur du Soudan français, M. Camerlynck, recteur de l’académie  de l’AOF résident à Dakar et enfin M. Monnier, inspecteur d’Académie du Soudan français.

Il faudrait retenir aussi la présence d’un seul officiel du côté des « indigènes » (ou je devrais dire des autochtones ?) M. Tidiani Faganda Traoré, président  du conseil général du Soudan. La foule de soudanais était nombreuse.

A son ouverture, le collège comptait seulement 25 élèves de la 6ème à la 4ème  et la 3ème ne comptait que 7.

Le régime était l’internat et accueillait des filles qui venaient de toutes les régions avec une directrice à sa tête en la personne de Mme Risch Alberte, une française, une surveillante : Mme verger, française aussi, une maitresse d’internat (chargé de surveiller et d’assister les élèves en dehors des cours magistraux) et d’un économe M. Noma Kaka, un nigérien.

Les filles avaient une permission de sortie le samedi matin et rentraient à 18H.  Une sortie était possible un dimanche dans le mois. Les sportives (dont madame la surveillante) avaient des permissions spéciales de sortie les jours de match. Mais les sorties clandestines aussi étaient de mise. «  Il est pratiquement impossible de commencer l’internat et de finir sans avoir un jour fait un détour par le couloir de la mort » dit-elle. « Je passais même par les barres de la grille. Parce que j’étais mince. ».

Mais qu’en est-il de la religion en ce temps-là ? Car je vois qu’il y a une mosquée entre la direction et « petit Paris ».

«  Oh, à ce temps-là nous ne pensions même pas à prier ou à Dieu. Seules les études nous intéressaient, il y avait une concurrence entre les élèves et avec les autres écoles aussi. Et puis, on disait que l’enfant qui priait trop mourrait vite. »

  1. Du collège moderne des jeunes filles de Bamako au Lycée Ba Aminata Diallo…

Les bâtiments ont vu des jours et des années s’écouler…

Le collège moderne des jeunes filles de Bamako est transformé en  Lycée des jeunes Filles  qui forme au DEF (diplôme d’études Fondamentaux) et au Bac de 1959 à 1965.

La réforme de l’enseignement (qui me vaut mon surnom de réforme il y a 4ans à l’Hégire) initié par Le président Malien Modibo Keita qui avaient pour but de malianiser l’éducation en lui trouvant un contenu malien tout en gardant un caractère universel, une décolonisation de l’esprit des maliens qui pourront bâtir ce jeune Etat et lui permettre de se développer la transforme en un établissement d’enseignement secondaire.

A partir de 1966, le lycée n’a plus sa section collège et forme uniquement  au baccalauréat.

Avec l’accroissement des effectifs, le lycée qui recevait « toutes filles qui passaient au DEF dans les régions » dixit la surveillante. La croissance du taux de scolarisation et la création des lycées dans les régions, le lycée des jeunes filles retrouve son ancien statut d’accueil de l’élite, faisant de la concurrence avec le lycée Askia qui ne sont pas loin, d’ailleurs les filles qui étaient orientées en série Lettres Classiques y partaient, le lycée technique le lycée de Badala qui disait être sur la colline du savoir. Mais l’internat y est supprimé en 1980.

C’est durant l’année scolaire 2000-2001 que le lycée des jeunes filles faillit perdre son caractère spécifiquement féminin par l’orientation de 1076 garçons.

Cela n’a pas été une bonne chose, car nous avons vu que cela ne marchait pas. Les autorités aussi qui ont demandé aux garçons de partir dans les autres lycées mixtes des alentours. Pendant cette période, les filles ne travaillaient plus. Ce rapprochement n’a vraiment pas bénéfique.

La directrice me parla d’un refus des garçons à partir « mais on leur a donné le temps et au bout nous nous sommes retrouvées comme avant ».

C’est en 1995 qu’il est baptisé Lycée BA AMINATA DIALLO du nom d’une valeureuse directrice qu’il connut de 1972 à 1983.

Maintenant le LBAD (prononcer elbade) est l’un des plus grands lycées de Bamako dirigé par Mme Fofana, une ancienne du lycée. Mes visites dans l’administration m’ont permis de voir un personnel très féminisé. Mais, ils ont un censeur qui m’a donné une documentation sur l’historique avec gentillesse. Je pouvais tout emporter et les ramener quand je voulais.

  1. LBAD de nos jours

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Un lycée qui fascine. Il m’a plût dès l’entrée. J’en avais déjà entendu parler, notamment par ma cousine Fatou Sacko qui l’a fréquenté. Mon grand-frère aussi y a fait son stage de fin d’année de l’ENSUP. Ils m’ont parlé de jeunes filles élégantes, intelligentes, turbulentes, belles. Pratiquement l’Elite féminine malienne sort de ce lycée. La première directrice jouit d’un respect sans borne de la part des féministes maliennes dont la majorité est passée par ses mains. Quand Madame Sira Diop apparait dans une réunion, toutes les femmes se lèvent. On les retrouve dans tous les rouages de la machine administrative et dans le corps professoral à Bamako et partout au Mali. Elles etaient mères de famille, professeurs de lycée et d’université, fonctionnaires, consultantes, experts comptables,  commerçantes, banquières, magistrats, médecins, avocates, économistes, officiers dans l’armée malienne, ingénieurs de conception, ministres, députés, ambassadeurs (drice ?)Promotrices d’école, d’association ou d’ONG, artistes (la comédienne Nana Kadiatou Kanté de l’ORTM n’a pas fini sa scolarité profitant d’une suspension d’une semaine dû à histoire rocambolesque pour se diriger vers l’INA (Institut National des Arts).

L’anecdote m’a beaucoup fait rire. C’était vers 1973, la directrice dirigeait l’école d’une main de fer. Elle choisissait la chef de classe et établissait une liste avant de le faire savoir aux élèves. Les filles de Bamako qui sont les plus civilisées décidèrent qu’aucune fille des régions « une  broussarde » ne sera chef de classe. Elles firent passer le message et mirent des filles de Bamako à la place de celles des régions que la directrice avait choisies. Les régionales ne firent pas d’histoire car elles devaient bien craindre ces filles-là. Le pot aux roses fut découvert par la directrice à la première occasion quand les responsables de classe partir pour retirer la craie pour les cours et fut étonnée d’avoir des personnes différentes. « Madame ce sont les filles qui ont dit que la fille de Sikasso ne peut pas être responsable et que je devais prendre sa place » répondit la première qu’elle interrogea.

Je m’en vais vous faire une petite liste des plus connues.

  1. Deux premières dames :
  • La femme du premier président du Mali Modibo Keita, Fanta Diallo
  • Adame Bah Konaré, femme du président Alpha Oumar Konaré, historienne de renom.
  1. 2.   Des femmes de premiers ministres :
  • Maïché Diawara, femme du premier ministre du gouvernement de transition Zoumana Sacko ; candidat aux présidentielles de juillet 2013.
  • Aminata Maiga, épouse d’Ibrahim Boubacar Keita, IBK, candidat aux présidentielles de juillet 2013.
  1. Des politiciennes:
  • Mme Cissé Mariam Kaidama  Sidibé,  dernier premier ministre du règne ATT
  • Mme Diarra Diagossa Sidibé, ministre de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille.
  • Mme Diarra Afoussatou Thiero, ministre de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille.
  • Mme Mbam Diarra, militante de la société civile. C’est elle qui devrait diriger cette soi-disant commission de reconciliation si elle était vivante. Que Dieu ait son âme.
  • Mme Traoré Fatoumata Nafo, ministre de la promotion de la femme, de l’enfant et de la famille.

Je pourrais en citer encore et encore…

Quel prestige !

Mais le lycée des filles de Bamako est entré dans les mêmes travers que connaissent tous les établissements scolaires maliens  avec notamment la baisse des niveaux. Les taux de passage au bac sont la preuve. Des élèves n’ayant aucun gout pour les études malgré le parquet de professeurs chevronnés qui y sont.

L’année dernière, sur trois classes de SHT (série sciences humaines) la série qui a le plus de candidates, une seule élève a franchi le cap, « des mortes intellectuelles », selon une enseignante.

Les plus rentables sont les élèves de LLT (Littérature, Langue terminale).  S’y retrouvent des élèves aux moyennes littéraires et scientifiques basses. Elles sont très proches des terminales SBT  (série Sciences biologique terminale). On observe le plus de passage dans les séries les plus difficiles « selon les élèves » car c’est une série qui demande à l’élève une culture générale impressionnante et un amour pour la lecture et la littérature en général et en général le malien ne lit très peu, d’aucuns disent que « si vous voulez cacher quelque chose au malien, il faut le mettre dans un livre. ».

La surveillante a évoqué aussi la démission des parents d’élèves qui laissent les jeunes filles sans aucune éducation sexuelle et leur accorde une grande liberté.

« De notre temps ; les filles arrivaient au lycée des jeunes filles déjà pubères. Elles ont les 14 ans dépassés et ont fait d’objet d’une bonne éducation dans leurs familles avant d’être internées. Ce n’est plus le cas pour les filles de maintenant qui sont dans la majorité des filles de Bamako. Elles entrent à l’école précocement et arrivent au lycée pendant la crise de l’adolescence. Nous sommes obligés de prendre en charge cette partie de leur éducation et ce ne sont pas toutes qui se laissent faire.  Certaines se retrouvent avec des grossesses non désirées. »

Est-ce que le programme scolaire prend en charge cette éducation sexuelle en évoquant la contraception ou les préservatifs contre les MST ?

« Non, pas du tout. Cela ne fait pas parti du programme et nous n’avons jamais profité d’une formation du genre dans notre établissement »

Comment se passe les cas de grossesses ?

« Avant, lorsqu’une seule fille était soupçonné d’entre enceinte, toute la cour suivait une visite médicale et tous les cas détectés étaient immédiatement renvoyées. Maintenant ce n’est plus le cas. Si l’élève arrive à le supporter, elle peut venir en classe jusqu’au dernier jour de sa grossesse et même le jour d’après l’accouchement. Celles qui en font la demande font l’objet d’un ajournement. Mais nous ne renvoyons pas les élèves pour cette raison. D’ailleurs, il y a parmi elles, des femmes mariées. »

Ce lycée est pratiquement le fleuron de l’Elite féminine du Mali. Est-ce que des sortantes du lycée des jeunes filles vous ont aidé ?

« Pour ainsi dire non. Nous avons eu à mettre sur pieds une association des sortantes du lycée des jeunes filles du temps d’Alpha Oumar Konaré avec Adame Bah. Nous avions organisé une soirée à l’issue de laquelle la Société Sapec a repeint le bloc principale. »

Les enseignants sont attristés par voir les filles accuser le coup et oublier le combat que leurs grand-mères ont mené pour le développement du Mali et le Salut de la Femme malienne.

Credit photo: Faty
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Je suis malienne, j’aime les motos

 

Un rêve pour toute malienne
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L’avènement de la  Djakarta au Mali a coïncidé avec  l’ère de la fausse démocratie  qui a suivi le soulèvement populaire contre le pouvoir de Moussa Traoré (président de 1968 à 1991). Les motos ne sont pas des  engins réservés uniquement à la gente masculine… En tout cas, pas au Mali. Chez moi de Kayes à Kidal en passant par Tombouctou et son sable fin qui fait tomber (surtout les femmes, faisant fi de la promotion féminine et de la parité homme-femme) tous les jours.

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Un engin bien utile…

Avant cette période, avoir une moto était un privilège pour quelques maliens aisés. Les femmes ne pouvaient s’acheter de tels bijoux, d’ailleurs elles préféraient à cette période les vrais bijoux (bien plus brillants). Mais il ne faudrait pas que j’oublie la relation entre les villageoises- je veux dire les femmes rurales- avec la bicyclette. Elles parcourent des kilomètres entre le village et les champs qui peuvent être bien éloignés. Comme au Burkina Faso d’ailleurs. Les citadines préfèrent emprunter les sotramas, se disputant quotidiennement avec les apprentis chauffeurs qui sont de véritables  spécimens en matière d’impolitesse.

La vantardise est un sport national au Mali. Il suffit d’avoir un lien éloigné avec une personne qui a un petit mérite dans un domaine et hop ! On s’en vante. Mon frère est procureur ! C’est ma cousine! C’est ma sœur ! Il est douanier et possède trois voitures luxueuses (sinon plus), ma sœur est mariée à tel artiste ! Mais je n’ai vu personne se vanter de connaître un apprenti de sotramas, le mentionner même dans une conversation.  C’est à se demander s’ils sont tous des orphelins  et n’appartiennent à aucune famille. Je me suis tordue de rire en attendant un vieillard faire des bénédictions à un enfant qui le soulagea du poids qu’il portait «  Que Dieu  ne fasse pas de toi un apprenti qui n’a pas de famille ni d’ami ».

Avec la libéralisation des prix et le développement du commerce avec la Chine, les Djakartas ont fait leur apparition dans la circulation de Bamako qui a fait peau neuve par le truchement de Alpha Oumar Konaré qui a clairsemé des monuments-que les bamakois appellent « boli » fétiches- dans les carrefours de la capitale.  Cela a été suivi d’une augmentation des salaires qui désormais tombent à terme échu. Ces motos ont l’avantage d’une consommation basse et d’une faible pollution (d’après les fabricants car elles fument beaucoup quand elles vieillissent). Le prix varie entre 350.000 à 400.000 F CFA selon le model.

Le premier modèle était appelé « Fuser »pas le verbe fuser hein mais lire « fuzaire ». Elle était plutôt jolie avec un bruit de moteur que j’adore.  Mais elles ont présentement disparu pour laisser la place au modèle que nous avons maintenant qui ont connu multiples transformations. Les premières avaient des raillons dans les  roues.  On n’avait pas cette diversité de couleurs que nous voyons maintenant. A chaque mois, sa couleur de moto à la mode à Bamako. Le mois dernier c’était la couleur rouge vif. Très brillant. Très plaisante. Il y a eu avant la couleur orange. Ces jours-ci la couleur rose est de sortie. Elle me plait aussi. Très élégante, elle marierait facilement les tenues féminines, surtout quand les roues sont décorées d’or.

Les motos sont chères, d’où l’intérêt des femmes qui voient en elles une bonne manière d’étaler l’aisance financière de leurs familles, de leurs conjoints ou même de leur banquiers (celui avec lequel elles sortent pour son argent). Au Niger où les djakartas n’ont pas connu le même essor, les femmes préfèrent les Yamaha Mate 50 qui arrivent des ports de Lomé et de Cotonou comme des occasions bien chères. Elles y sont surnommées « Mon mari est capable » et ne sont pas offerte à toutes.  C’est une moto typiquement féminine même si certains hommes la conduisent.

Au Mali on dit simplement  « Mate Dame »  ou « Mate orange » et du fait de sa fabrication japonaise le prix approche le million de CFA.

Classement par type de conducteurs….

Il n’y a pas d’âge ni de condition pour conduire une moto au Mali. Le port du casque n’est même pas obligatoire. On a bien tenté de l’introduire de force après les multiples campagnes de sensibilisation, mais personne ne s’y fait. Même les blancs, je veux dire les occidentaux (car il y a des maliens blancs !) abandonnent cette bonne habitude en arrivant à Bamako où tout le monde conduit tête nue quitte à se la fracasser contre une pierre au premier accident. Je n’ai pas de casque et je suis toujours sur mon char, même pour acheter une carte de recharge pour mon téléphone. C’est bien dangereux. Mais bon je suis une malienne.  Une vraie maintenant  avec certaines des tares.

Les adolescents casse-cous

Crédit Photo: Faty
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Je désapprouve fortement cette manie qu’ont les parents d’élèves de se débarrasser de leurs enfants en leur achetant des motos. Les jeunes adolescents font ce qu’on appelle le « malvie ». Ce mot désigne les figures acrobatiques et  des cascades en pleine rue, dans la circulation.  Ils ont un plaisir fou à griller les feux de signalisation aux risques de graves accidents. Mais je reconnais que ces petits chenapans maîtrisent cet engin. C’est ainsi que tu verras d’à côté  lâcher son guidon pour se coucher sur sa selle ou encore je mettre tout simplement à plat-ventre et crier comme un damné s’il ne décide pas de faire rouler la moto juste sur la rue avant.  Ce n’est pas prudent, pas du tout, mais je ne peux m’empêcher d’être admirative quand j’assiste à ces numéros en rentrant de l’école.

Leurs copines…

Crédit photo: Faty
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Il s’agit des adolescentes. Elles n’essayent pas de s’émanciper en faisant les mêmes cabriolets que les garçons mais elles sont folles de moto. Elles sont prêtes à tout pour avoir une moto.  Le garçon qui vient draguer à intérêt à avoir une jolie Djakarta. Neuve de préférence. Quand elle a la sienne, celle du copain est épargnée sinon, les sorties ont un goût prononcé de ballade à moto, certaines mauvaises langues prétendent même que les djakartas font concurrence aux chambres de passe et aux hôtels. Je n’en sais rien !  De toutes manières les Djakartas et les hôtels sont tous chinois !

La Djakarta est intégrée à tenue vestimentaire de ces jeunes filles qui s’asseyent  la croupe surélevée alors que le pantalon à la taille basse dévoile une grande partie du patrimoine (s’en est-il pas un ?), les jambes serrées vers l’avant, les mèches  folles et longues au vent, de grandes glaces au bout du nez.  Elles utilisent la liberté que l’engin leur accorde à faire ce qu’elles aiment le plus : se promener avec les garçons, faire l’école buissonnière, aller à la plage. En cette période de canicule, ils se ruent sur les plages aux bords du fleuve Niger. Les multiples cas de noyade ne les découragent points.  Ils sont innocents et bien jeunes, responsables sont les parents qui leur ont offert ce « cadeau empoisonné ». On m’a parlé de certaines audacieuses  qui ont leur numéro de téléphone tatoué juste sur une partie dévoilée. Mais  je n’ai jamais pu en rencontrer et me laisse aller au doute même si je les sais coquines.

Les grandes dames…

Crédit photo: Faty
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Pour les femmes, que dis-je, les DAMES, la Djakarta  a été comme une manne bien qu’elle soit puissante avec ses 4 vitesses et son embrayage automatique. Elle a les a libérées des sotramas. Plus besoin de rester une heure au soleil pour avoir un bus, à suer, ni à tacher leur Bazin riche tellement précieux ! La moto est toujours scintillante, proprement lavée, d’une couleur à la mode.

La travailleuse…

Crédit Photo: Faty
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La djakartas est  arrangeante aussi pour les femmes travailleuses.  Cette fois-ci elle permet de gagner du temps et de l’argent !

En effet, les prix des transports en commun ne font que grimper d’année en année. En plus , ces bus sont pratiquement insuffisants pour Bamako. Le soir, c’est un véritable parcours du combattant pour rentrer et concorder avec le télénolas.   Plus tu es chargée, moins tu as de chance de rentrer à la maison. Les marchandes ont toutes les peines du monde le petit soir au grand marché de Bamako.  En tout cas, celles qui n’ont pas de moto car la Djakarta est si commode pour transporter les bagages et autres sacs de condiments.

La Djakarta n’appartient donc pas à une seule classe de femmes. Toutes en ont, quel que soit le travail qu’elles exercent, de l’enseignante à la vendeuse de friperie.

Il suffit de faire le tour de Bamako, à moto de préférence pour te rendre compte qu’ici c’est naturel pour une femme de conduire une moto. Tu les verras, les motos encombrées de toutes sortes de marchandises, parfois l’enfant bien attaché au dos, si elles ne transportent pas toutes sa petite famille (3 à 4 enfants)  tôt le matin ou le soir, après les cours. Mais en général, elles ne roulent pas vite. Moi je dépasse rarement pour ne pas dire que je n’atteins jamais 60 km/h.

Après m’avoir dépassé sur le pont FAHD, David Kpelly me l’a fait remarquer, mais je fais tout pour éviter les hommes qui conduisent comme des fous et sans raison parfois c’est juste un chômeur qui a prêté la moto pour aller voir une fille qui te rentre dedans et te casse une dent (les prothèses dentaires sont moches et si chères !).

« Qui va lentement, va surement ». N’est-ce pas maman, toi qui ne voulais même pas que j’utilise cet engin à Bamako parce qu’on t’avait dit que la circulation y était dangereuse et après les accidents de mes deux grands-frères ?

 C’est d’ailleurs l’occasion pour vous raconter la petite histoire de ma moto.

 

crédit photo: Faty
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Elle m’a été offerte par ma sœur cadette quand elle a conclu qu’elle ne pourrait jamais arriver à conduire à Bamako. Comprenez-la, elle est médecin.

Je n’ai commencé à la conduire qu’à Tombouctou où la circulation est presque inexistante.

Baba Wangara qui est un collègue, mais aussi un très bon ami (nous nous appelons jumeau car nos teints foncés sont  proches). Certaines personnes y voient de la ressemblance quand ils ne nous prennent pas pour un couple (ce n’est que pure amitié). Il m’a appris à la conduire en une semaine. Juste. J’ai commencé mon apprentissage un lundi soir, vers 17h, à  la dune Chirac (une grande dune située près de la porte d’entrée de la ville,  qui a été baptisée à l’honneur de Chirac lorsqu’il vint en visite à Tombouctou).

Je portais mon maillot de l’Ajax (la première équipe que  j’ai supporté et j’étais fan de David), un pagne bien attaché et un collant. Je ne suis pas tombée ce soir-là. J’eus du mal avec l’équilibre car je ne savais conduire qu’avec ma manette de PlayStation. Baba était assis derrière moi. Le mercredi, je partais seule avec la moto et essayais de suivre le circuit qu’il m’avait tracé. Je ne savais pas tourner.  Le vendredi soir après une belle chevauchée dans le sable, je connus ma première chute qui me valus un grand trou dans mon collant et une grande assurance dans ma conduite.  J’ai compris pourquoi on tombe de la moto et comment. Et surtout quand tu tombes, lâches le poignet. Depuis je ne suis plus tombée. Je suis rentrée à la maison en conduisant fièrement ma Djakarta. Rendez-vous a été fixé au samedi matin à l’école.

–          « Tu peux partir à l’école avec maintenant » me dit mon maître.

–          « Mais je ne sais tourner que de ma gauche ! », lui dis-je.

–          « Oui je sais mais on devient forgeron en forgeant, tu sauras tourner des deux cotés en circulant ».

Depuis ce samedi matin, je ne sais plus de quel mois de l’année 2011, je suis rentrée dans l’association des Djakarteuses (pure création de ma part) de Tombouctou. Mais moi , j’utilise ma moto pour aller à l’école contrairement à d’autres qui n’ont leur Djakarta que pour aller au marché et se pavaner. Cela ne me déplairait pas si j’étais une Djakarta, c’est une vie de rêve,  déjà que les hommes pensent que les motos des femmes sont des motos « à l’aise ».

Une vie tranquille… Tombouctou est une ville paisible. Pas besoin de porter une grande attention à sa moto comme à Bamako où on dérobe les motos  à la moindre occasion. Quand je rentrais du CFAB (Centre de Formation Ahamadou Badou, une école professionnelle) où je donnais des cours d’orthographe, je laissais ma moto devant notre maison jusque tard la nuit. Quand  je m’apprête à dormir, je la rentre et boucle la porte.

L’an 2012, mois de mars, un mercredi soir, vers 21h, je sortis pour aller chercher je ne sais plus quoi à la boutique au bout de la rue et catastrophe, Mon cœur bondit (je n’ai pas eu cette sensation depuis la proclamation des résultats du Bac au Lycée Korombé de Niamey) : ma moto n’était pas là.

Je crus devenir folle. Où est-elle ? Pourtant  j’ai condamné le guidon (le cou disons-nous) j’alarme mon cousin Alhousseini  Alhadj (lui aussi blogueur).

–          « Quand tu es sorti, tu n’as pas remarqué son absence ? »

–          « Si mais je pensais que tu étais sortie »

Nous suivîmes les traces et demandâmes à une voisine qui avait sa porte ouverte et ne pouvait qu’avoir vu le voleur. Elle dit non alors que sa fille la contredit :

–          «  Ayegna, je t’ai dit que le jeune homme est en train de partir avec la moto de Titty, tu m’as dit ‘’a te igné sira la’’ (ça ne te regarde pas). »

Je détestais la femme qui était pourtant une bonne cliente de ma mère (elle vend des condiments).  J’appelai mon jumeau qui vint aussitôt puis parti à sa recherche en suivant les traces qui se perdirent dans le marché Yobou Tao, près de chez moi. « Fatouma, je vais foncer voir sur la route de Goundam.  Entre temps va faire une déclaration à la police ».

La Police ? Une autre histoire. J’y partis avec Alhouss sur sa moto. Il y avait une équipe de garde. Un officier (je crois hein) prit ma déclaration de perte et me demanda de repasser le lendemain matin. Nous passâmes la nuit à chercher et à diffuser la mauvaise nouvelle dans la ville.  Tombouctou est petit. Mais nous ne la retrouvâmes pas. Je n’ai pas dormi la nuit-là. J’avais l’impression d’avoir perdu un être cher. Le lendemain, je fis un crochet à la police pour voir s’il avait des nouvelles (sans réellement y croire). Rien. Pire le fameux officier de garde d’hier n’avait même pas parlé de notre déclaration à ceux qui sont venus le relever. Si c’est la police qui retrouvera cette moto, je crois que je peux me résigner et en acheter une nouvelle.

Tout le monde me dit d’aller me confier à un certain marabout de Tombouctou ( je ne veux pas donner son nom sans son avis ). Plus question de cartésianisme pour moi. J’y partis.  Il est au courant. La moto n’est pas à Tombouctou. Mais elle sera retrouvée.

Vendredi, samedi … Les jours passaient et je ne retrouvais toujours pas ma moto. D’habitude quand une moto disparaît à Tombouctou, ce sont justes des gamins qui « l’empruntent » au propriétaire un temps et ils l’abandonnent une fois le carburant fini.

Dimanche, lundi : après deux heures de français en 2ème année Généraliste, je partais au CVF (Centre Virtuel de Formation), c’est notre salle informatique. J’y assure des cours volontaires d’informatique pour me connecter à internet un instant. Grande amatrice de football, j’organise chaque année un tournois interclasse en mon nom. Les élèves vinrent m’informer que le professeur d’EPS , organisateur principal était à ma recherche. Je partais à sa rencontre quand il rentra.

–          «  Fatouma, je voulais te dire que quelqu’un m’a dit avoir vu ta moto à la sortie de Goundam ( une ville situé à 85 km de Tombouctou)vendredi », me dit-il d’une voix traînante.

Au lieu d’être contente, je devins furieuse.

–          «  Vendredi et aujourd’hui lundi, tu pouvais me rappeler ! »

–          « Désolé, mais je n’avais pas ton téléphone »

–          « Merci quand même ! »

J’appelais aussitôt Baba Wangara qui était à la banque pour l’informer de la nouvelle. Il  me donna de l’espoir. On va aller voir les réparateurs. Ils se connaissent tous dans la région. Avec l’indication-là nous pouvons l’avoir. « Si cette moto se trouve à Goundam, je te jure que je te le ramènerai. ».

Il tint parole car le mardi, je m’apprêtais à sortir quand il m’appela : «  Ma jumelle, j’ai ta moto. Amène–moi les papiers et ne le dit à personne d’abord. Je te le ramène demain  Inchallah».

Baba est extraordinaire. J’en avais des larmes aux yeux. Il s’est tellement investi dans cette histoire de moto. Je me demande si mon propre frère de sang l’aurait fait. J’avais entre-temps pris la moto de ma sœur cadette qui venait d’accoucher et m’en plaignais tous les jours car la comparant à ma moto qui était plus neuve.

24h plus tard, il était 14h47, je m’en rappelle comme si c’était hier le klaxon de ma moto retentit devant notre porte. Ce klaxon si fort qui la rendait particulière. Ma mère fut la première à la reconnaître je crois car elle sortit avec moi. Nous deux, pieds nus et  Baba couvert de poussière rouge. La moto a bien changé dans son périple goundamien, mais c’est elle. Son cou est cassé. Les garde-fous n’y sont plus. Une vieille clé traîne derrière. L’affiche d’un pouce levé y  a été collée.

Ma moto avait fait une semaine dans la nature avec un adolescent de Goundam qui me l’avait volé pourdes promenades entre Goundam et Léré. Mais heureusement, il a un père responsable qui l’a amené à la gendarmerie avec la moto qu’il ne cessait de transformer.

Une  autre semaine plus tard, les troupes de Touaregs fous entraient dans la ville des 333 saints pour y instaurer « une charia » (qui n’a rien à voir avec la vraie).

Quelle chance ! me dit-on. « Ta sœur n’a pas volé l’argent pour acheter cette moto ».


L’école et la tricherie

 credit photo: Faty
Credit photo: Faty

La fin du mois de mars correspond à la période de composition dans tous les établissements scolaires au Mali. Enseignante de ma nation j’ai consacré la semaine dernière à la surveillance de ces épreuves hautement importantes,  la moyenne de classe étant couplée à la moyenne de l’examen de passage dans les IFM (Institut de formation des Maîtres et  non Institut Français du Mali héhé !)

Enseignante oui, mais pas saignante par une plaie bien béante comme l’est l’école malienne.  Elle répond parfaitement à cette image que donne le Mali maintenant sur le plan international. Un pays entier qui a plié l’échine sous le poids de la corruption, des malversations, du népotisme, du favoritisme qui ressemble à de l’ethnisme. Oui ! Quand des dogons sont au pouvoir c’est des dogons  qui sont fréquents aux postes de responsabilité – là j’imite le chanteur de Gao et cousin  Baba Salah qui dans une de ses  chansons  remplace le mot touareg par dogon car les dogons sont les cousins des sonrhaïs  pour éviter de créer la polémique avec les Touaregs-.

L’IFM est un endroit bizarre, une sorte de nomansland dans le monde  l’éducation au Mali. Ce qui ne devrait pas être le cas car ce sont ces instituts qui sont chargés de  la formation des enseignants à l’école fondamentale au Mali.  La première question de mon lecteur concernerait certainement ce terme : « école fondamentale ». Cela correspond à ce que nous appelions au Niger  (et  toutes les anciennes colonies française) à l’école primaire et au collège : C.I  (cours d’initiation) jusqu’ à la 3ème.

Rappel…

Ce terme est malien dans ce cadre. Je ne sais pas comment on dit en Guinée.  Il m’en a fallu du temps pour comprendre les noms qu’on utilise dans le système éducatif malien. Puis, je suis venue à l’IFM Hégire -que j’aime soit dit en passant , même si certains font des pieds et des mains pour m’en faire partir et que le destin, seul, fera son travail- et j’ai découvert la législation scolaire et l’histoire de l’éducation au Mali. Je l’enseigne en deuxième et troisième année. La programme de la deuxième année évoque notamment la reforme que le Mali, devenu socialiste de Modibo Keita, connait en 1962.

En classe, j’y insiste tellement que mon surnom auprès des élèves est devenu «  la réforme ». Ce n’est pas grave. J’aime bien l’innovation. Je la préfère à Madame LMP (Législation scolaire et Morale Professionnelle), mon autre nom.  Je m’amuse même parfois à appeler mon mari « Monsieur LMP ». Quand il demande :

–          Pourquoi ? C’est quoi LMP ?

Je réponds.

–          C’est moi madame LMP, donc toi, c’est …

–          Toi et tes élèves !

Pour en revenir à nos moutons et à la réforme de 1962, le jeune président du jeune Etat qui venait de se défaire du Sénégal (ou bien c’est le contraire ?) cherchait à se lancer. L’enseignant a compris que l’éducation était un maillon de la chaîne. Il a préconisé cette réforme pour permettre à une grande partie de la population de prendre part au développement en sachant lire et écrire. Le credo était une alphabétisation de masse et de qualité  pour permettre d’avoir rapidement les cadres dont le pays avait besoin.  Modibo Keita a jugé utile de trouver les contenus de l’enseignement  sur les traditions et l’histoire malienne d’abord, africaine et ensuite universelle.  Le système a été malianisé. On ne se permet plus de chanter des cantines sur nos ancêtres les gaulois.

Et l’école fondamentale raccourcit d’une classe  est créée et va de la 1ère à la 9ème année, sans examen  de passage en 6ème.

Il faut dire que les sortants de cette école fondamentale n’ont rien à envier à nos bachelors de maintenant.  Les élèves maliens ont de véritables problèmes ces derniers temps. Plus on avance dans le temps, plus ça se gâte. Ça se pourrit même !

Les raisons d’une telle situation

Je suis enseignante. Je me répète. Mais je le répète à juste raison. Je suis enseignante. Je suis aussi, autant,  responsable.  Coupable ! Je ne peux me désolidariser de mes collègues.  Les enseignants ne font plus leur travail. En tout cas au Mali.  Tous les enseignants sont coupables.  Il y en a qui font encore un travail monstre avec les enfants, dans les petites classes. Je sais bien.  Je suis ne suis pas dans les petites classes. Mais je sais que le grand du problème de l’enseignement malien se trouve justement à ce niveau-là. Les enfants ne savent plus lire, ni écrire. Les enseignants sont devenus des hommes d’affaire. Le métier n’est plus un sacerdoce. Il n’y pas plus de vocation.  Il faut juste gagner sa vie. Avoir un travail pour éviter le chômage. C’est facile d’être enseignant au Mali.  Déontologie ? Mon œil. Ce sont les nouveaux mercenaires. Ils se vendent. Et même pas au plus offrant.

Bien sûr, une enseignante ne sortirai pas avec son élève (et je suis douce quand j’utilise le mot sortir car en réalité c’est un autre mot, brut, bestial qui correspond à cette conduite honteuse) et si cela arrive, il relève de l’anecdote.  Mais une enseignante  qui corrige et modifie les notes selon la valeur  (je veux dire le poste de responsabilité) des parents de son élève est autant coupable.

Une enseignante qui donne des notes à tel ou tel élève parce que la fille de nièce d’une fille de la coépouse de sa grand-mère est vraiment autant coupable.

Que dire de cet enseignant qui se prend pour Dieu sur terre dans sa classe, obligeant les élèves (et même les étudiants) à acheter sa brochure  (du copier-coller via internet) et en plus à faire les cours privés (qui sont faites à l’école) n’est-il pas coupable du bas niveau de ces élèves ? Pire ? Parfois les cours privés servent de préambules aux compositions. Tu veux avoir une fuite et préparer  la tricherie –que les élèves appellent Djinè, Djinn- ? Mais participe aux cours privés  qui sont organisés à l’approche  des examens.

Donc pourquoi la tricherie est généralisée dans les écoles maliennes ?

Parce que les élèves, et leurs parents parfois, pensent et sont convaincus que c’est le moyen le plus facile pour obtenir un diplôme.  Le papier. C’est à cela qu’ils pensent.

L’enfant ne veut pas s’user les yeux.  Son père veut le diplôme qui lui permettra de lui trouver un poste par ses nombreuses relations. Il  est prêt à tout pour son rejeton chéri.  Et fait tout pour arriver à ses fins : acheter une moto, le mettre dans le même établissement que ses amis, argent de poche pour les boites de nuit les plus huppées, vacances à l’étranger… Sans oublier l’argent pour acheter les notes.

J’étais sidérée le jour où j’ai appris que mon grand-frère, (enseignant comme moi) payait des cours privés pour ses enfants qui sont  en 3ème année et en 1ère année (CE1 et CI). En première année ! Il faut initier l’enfant à la lecture-écriture en classe. Le maître ne trouve pas le temps, et d’ailleurs est-ce possible avec une classe de 80 à 120, si ce n’est plus ?

Imaginez que le maître est un jeune sortant d’un IFM

On recueille dans les IFM des élèves qui sont titulaires soit du DEF (diplôme d’étude fondamentale) pour un cycle de quatre ans, soit du BAC pour un cycle de deux ans. Dans la majorité des cas se sont les recalés des lycées qui s’y présentent – et passent avec un petit bras long- où des étudiants intéressés par la bourse  qui est la même que celle de l’université, 25.250 francs CFA, essayez de convertir en euro, vous verrez c’est des clopets.

Mes élèves me lisent, je le sais, mais je suis bien désolée de dire ma remarque. Beaucoup ne viennent à l’IFM que pour la bourse. Ils n’ont ni la vocation, ni les aptitudes, ni les qualités nécessaires au métier. D’ailleurs, le caractère franco-arabe de l’IFM Hégire ajoute aux problèmes de mes élèves. Ils sont sortants des medersas (écoles coraniques) qui bien qu’ayant un programme officiel bilingue obéit entièrement au bon vouloir des marabouts qui voient au français « la langue de Satan » en personne.  Certains arrivent à passer à l’examen (d’ailleurs je me demande comment car il y a une épreuve de français) sans savoir réellement lire et écrire en français.

Ils ont bien  cinq heures de français en première (avec mon collègue et ami Ibrahim O. Maiga) et en deuxième année (avec moi), mais  la réalité est renversante. Ceux qui sont bon en français ont parfois commencé leur scolarité au Burkina Faso ou en Côte d’Ivoire. Je suis concernée. Pourtant l’école malienne avait une bonne réputation il y a… vingt ans.

Il faut tricher, s’entraider… pour passer. Mais comment ?

Ayant fait ma quasi scolarité au Niger, je ne connais pas la tricherie. Je le dis fièrement à mes élèves lorsque j’arrive à intercepter leurs « djinns ». Certains sourient. D’autres secouent la tête. Je sais qu’ils ne me croient pas car au Mali, tous les élèves trichent. Ne vois pas le meilleur en un élève. Il triche toujours. Ils échangent les informations. Même quand il n’a pas un bout de papier avec lui, il laisse son brouillon à son ami qui le passera à quelqu’un d’autre.

Quand tu surveilles une matière dans une langue et un alphabet que tu maîtrises, c’est bien. Quand c’est le contraire, c’est autre chose. Il est bien interdit d’écrire sur les murs, mais cela n’empêche pas aux élèves de le faire. Quand ils ont une matière en arabe, ils n’hésitent pas à écrire toute une partie du cahier  sur l’épaisseur du mur de la fenêtre –les murs sont très larges à Tombouctou- qui leur fait face.  J’ai compris la supercherie en suivant les mouvements de l’iris du fautif qui était concentré pour pouvoir recopier. Un collègue arabisant –ils s’appellent eux-mêmes ainsi et nous appellent nous qui enseignions en français francisants-  nous a appris ensuite qu’il s’agissait du sujet en question. On l’effaça et je retirai les brouillons pour lui en donner de nouveaux. Les flèches qu’il me lançait m’aurait fait disparaître. Mais je m’en moque. Je surveille serré. Les élèves le savent. Personne ne veut que je les surveille. Moi et Boubacar Coulibaly, un professeur d’histoire-géographie, la rigueur personnifiée. Geek comme moi. Quand nous sommes ensembles ils crient. Une fois les compositions venues, fini  la complicité.

Mon attention est comme aiguisée.

Un élève qui porte pour la première fois un grand boubou ? Pas net ! Il me suffit juste de lui donner une quinzaine de minute pour le voir sortir une feuille bien remplie de fines écritures – je me demande où il a eu un stylo à la mine aussi fine.

Les casiers doivent être bien fouillés, des papiers qui traînent juste à côté ? Ce n’est pas dû à l’absence de manœuvre, ni un hasard, le propriétaire le récupéra le temps venu.

Je mémorise les différents brouillons que je lis en passant. Je prête attention à la graphologie de chacun. Un brouillon échangé pendant que je bois de l’eau ou que je me pointe à la porte pour prendre mon si précieux thé de 10 heures ? Je m’en rends compte aussitôt. J’exige bien qu’ils écrivent leurs noms sur les brouillons et en français. Mais ils sont de si bonne volonté qu’ils ne s’exécutent jamais. Tu demandes à quelqu’un de le faire ? Les autres profitent pour tricher. Tu parles à ton coéquipier ? Ils en profitent. Tu démasques un tricheur ? Ils en profitent pour tricher. Et quand je te prends, je n’hésite pas à te sanctionner de la même manière, même si c’est à la dernière minute.

Je suis dure avec eux pendant les compositions. Ils disent bien que je suis leur amie.  Ils me disent même « notre madame » comme pour chanter en mon honneur. Mais je ne sais pas tricher. Je n’aime pas les tricheurs. Je le leur dis.  Je le leur montre. Un enseignant doit être exemplaire. Ils n’y comprennent rien ou ne veulent rien y comprendre.  Moi je suis sans pitié alors et je les suis pas à pas.

Un élève qui reste trente minutes sans rien écrire ni sur le brouillon ni sur la feuille. Il a certainement un « djinn » caché quelque part. Si je le serre bien il ne le sortira pas.  Certains y arrivent malgré tout, car leurs tours sont innombrables. Les filles sont très fortes dans cette matière. Parfois elles se contentent d’attendre simplement les informations qui viennent de toute part. Elles traitent ceux qui refusent de les aider de « méchants  et d’égoïstes ».

Encore un billet long après la phase des proverbes. J’espère vous en avoir beaucoup dit sur mon métier pour une fois. Je vous donne rendez prochainement pour vous faire découvrir l’IFM Hégire sans cette sordide histoire de tricherie.


Baba si farkaye baye isé kan du bari…

Du charabia? Non juste du djerma !

Oui encore une fois me voici avec un autre proverbe de cette langue que j’adore. Elle constitue mon lien avec mon pays d’adoption.

Je traduis pour vous:

Baba si karkaye baye isé: Celui dont le père ne connait pas l’âne.

Kan du bari: Qui a eu un cheval.

Imaginez cette personne et la misère qu’il va faire connaitre à ce cheval qu’il passera certainement la journée sinon tous le temps à chevaucher.  Le pauvre animal ne peut tenir longtemps.

Ce proverbe va parfaitement avec les pays africains et la démocratie. Je dirai même le Mali (un proverbe Haoussa ne dit-il pas :  Pourquoi dire que le singe ressemble à un homme au lieu de dire qu’il te ressemble?)

Les Africains n’ont pas compris la démocratie, dit-on à peine l’élection annoncée, presque tous les quartiers de la capitale ont des candidats. Suivez-mon regard vers l’île à l’aine de l’Afrique.

Non regardez vers moi. Bamako. Que de candidats à la magistrature suprême d’un pays aux abords du gouffre. Avec une « ex-junte » qui continue à flirter avec le pouvoir comme ce mari qui offre des boites de chocolats à son « ex-femme après la procédure de divorce. Ils dominent et sont aimés à Kati. Les fonctionnaires de Bamako leur font la courbette, personne ne veut quitter son poste si juteux.

 


Si tu dis que ta mère est belle, le soleil se levera

Ce proverbe que je connais dans la langue Djerma (sonrai parlé au Niger) parle des inconvénients du mensonge.

Il -le mensonge, son auteur- est toujours dévoilé quand la situation qui le favorise change. Ta mère est belle ? Tu peux le dire parce qu’il fait encore nuit, avec un soleil ouest-africain, pour parler comme les africains du centre. Tout le monde peut se faire une idée sur le physique de n’importe qui.

J’aime utilise ce proverbe en classe, pendant les cours de législation scolaire et de morale professionnelle pour parler de l’importance de l’effort d’apprendre pour un enseignant.

En effet, doit-on se permettre de tricher en classe lorsqu’on veut être un enseignant? Non !

D’ailleurs, tricher n’est bon pour aucun métier. Le mieux est de le maîtriser personnellement. Pour le maître, ce serait même impossible d’utiliser un bout de connaissance écrit sur une cuisse ou un papier fin.

J’aime le compléter avec un autre proverbe, Bambara cette fois-ci :  » Celui qui trompe son père en lui disant qu’il s’est marié, n’a pas trompé son père… »

Il  passe seul la nuit non? Qui en souffre le premier?

C’est un problème d’homme je crois…  Sur ce coup en tout cas !